Origine du Brunch : Histoire, Évolution et Culture du Brunch Contemporain
3 avril 2026 • Temps de lecture : 9 min • Gastronomie & Culture
D’un plaidoyer publié en 1895 dans une revue britannique confidentielle au rituel dominical le plus instagrammé de notre époque, le brunch a traversé plus d’un siècle d’histoire pour devenir l’un des repas les plus chargés de sens du monde contemporain. Retour complet sur l’origine du brunch, ses évolutions et sa culture mondiale.
L’origine du mot brunch : un journaliste britannique, une revue confidentielle et une idée géniale (1895)
L’origine du brunch remonte à 1895, en Angleterre victorienne. C’est dans les colonnes de Hunter’s Weekly, une revue britannique aujourd’hui quasi oubliée, qu’un jeune journaliste nommé Guy Beringer publie un texte fondateur intitulé « Brunch: A Plea » — littéralement « Le brunch : un plaidoyer ». Dans cet article, Beringer défend l’idée d’un repas dominical hybride, servi en milieu de matinée, qui remplacerait à la fois le petit-déjeuner matinal et le déjeuner encombrant.
« Le brunch est joyeux, sociable et propice à l’optimisme. Il est moins lourd que le dîner anglais traditionnel et ne commence pas aussi tôt dans la journée que le petit-déjeuner. » — Guy Beringer, Hunter’s Weekly, 1895
Le mot brunch lui-même est une contraction directe de breakfast (petit-déjeuner) et lunch (déjeuner) — un mot-valise qui décrit parfaitement ce que le repas incarne : un entre-deux assumé, une transgression douce des horaires conventionnels. Ce qui est remarquable dans ce texte fondateur, c’est que Beringer ne parle pas seulement de gastronomie : il décrit un art de vivre, une philosophie du dimanche. Légèreté, convivialité, liberté de dormir un peu plus longtemps sans culpabilité — ces valeurs resteront au cœur de la culture brunch pour les 130 années suivantes.
Les premières décennies : le brunch dominical comme privilège de classe
Durant les premières décennies du XXe siècle, le brunch dominical reste l’apanage des classes aisées. La pratique traverse rapidement l’Atlantique dans les bagages des voyageurs britanniques et des diplomates qui s’installent à New York, Boston ou Chicago. Dans ces métropoles en pleine expansion, le brunch s’installe d’abord dans les grands hôtels : le Waldorf Astoria à New York, le Palmer House à Chicago. Ce sont des tables élaborées, chargées de viandes froides, d’œufs préparés de nombreuses façons, de pâtisseries viennoises et de jus fraîchement pressés.
La naissance des boissons emblématiques du brunch
C’est aussi durant cette période que naissent les deux boissons les plus associées au brunch contemporain. Le mimosa — mélange de champagne et de jus d’orange — est attribué par certains historiens de la gastronomie à l’Hôtel Ritz de Paris dans les années 1920, bien que son origine exacte reste débattue entre Paris et Londres. Le Bloody Mary, lui, est souvent attribué à Fernand Petiot, barman français travaillant au Harry’s New York Bar à Paris vers 1921, avant de l’importer à New York dans les années 1930. Cette boisson à base de vodka, de jus de tomate et d’épices s’imposera comme le remède de lendemain de fête par excellence, renforçant la dimension festive et légèrement transgressive du brunch.
L’Amérique s’empare du brunch (1930–1960) : naissance d’un rituel populaire
C’est dans l’Amérique de l’après-guerre que le brunch prend son véritable essor populaire. La prospérité économique des années 1950, l’émergence d’une classe moyenne consommatrice et la généralisation de la culture du week-end créent un terrain particulièrement fertile. Les restaurants américains commencent à proposer des menus brunch le dimanche, accessibles à un public bien plus large que les habitués des palaces.
C’est lors de cette période d’américanisation du brunch que se fixent les grandes figures de l’assiette brunch moderne : pancakes moelleux nappés de sirop d’érable, œufs Bénédicte sur leur muffin anglais nappé de sauce hollandaise, bacon croustillant, hash browns dorés. Hollywood contribue aussi à forger l’imaginaire du brunch : on voit dans les films de l’époque des personnages élégants mais décontractés, attablés le dimanche matin dans de beaux appartements ensoleillés. Le brunch commence à fonctionner comme un marqueur de style de vie urbain et moderne.
Contre-culture et démocratisation du brunch (1960–1990)
La contre-culture des années 1960 et 1970 fait muter le brunch en profondeur. À San Francisco, à Greenwich Village ou dans le Marais parisien naissant, les cafés alternatifs réinventent la formule : moins de protocole, davantage de créativité culinaire, des influences multiculturelles. La mondialisation des palettes gustatives enrichit considérablement les menus : on commence à voir apparaître des œufs épicés à la façon mexicaine (huevos rancheros), des shakshuka d’inspiration moyen-orientale, des toasts à l’avocat longtemps avant qu’ils ne deviennent un cliché photographique.
C’est aussi durant cette période que les communautés LGBTQ+ des grandes villes américaines — à San Francisco, à New York — s’approprient le brunch dominical comme rendez-vous communautaire essentiel. Dans des quartiers comme le Castro ou Hell’s Kitchen, le brunch devient un espace de convivialité, d’affirmation identitaire et de célébration collective. Cette dimension sociale inclusive est encore aujourd’hui une composante forte de la culture brunch dans de nombreuses villes du monde.
L’ère Instagram et la mise en scène du brunch (2000–aujourd’hui)
Avec l’avènement des réseaux sociaux, et en particulier d’Instagram à partir de 2010, le brunch contemporain entre dans une nouvelle dimension. Il n’est plus seulement un repas convivial — il devient un spectacle visuel, une esthétique à part entière, presque un genre photographique. Bruncher signifie désormais aussi photographier son assiette, partager le moment et signaler son appartenance à une certaine culture urbaine. Le hashtag #brunch totalise aujourd’hui plusieurs dizaines de millions de publications sur Instagram.
Les restaurants rivalisent d’inventivité pour concevoir des plats photogéniques : pancake towers dégoulinant de toppings colorés, açaï bowls aux nuances saturées, œufs couronnés de fleurs comestibles, croissants cube. L’architecture visuelle de l’assiette devient aussi importante que sa saveur. On assiste également à l’explosion du brunch comme format événementiel : brunch-concert, brunch DJ set, brunch gastronomique dans de grandes maisons, festivals entiers dédiés au brunch dans les principales capitales mondiales.
Conclusion
Plus d’un siècle après que Guy Beringer en a esquissé les contours dans les pages d’une revue confidentielle, le brunch demeure l’un des rares rituels alimentaires à avoir traversé les époques sans jamais perdre son essence. Né comme une douce rébellion contre les horaires stricts de l’Angleterre victorienne, il a su se réinventer à chaque génération — privilège bourgeois, rituel populaire, symbole de contre-culture, phénomène Instagram — tout en conservant ce qui le définit fondamentalement : une invitation à ralentir, à partager et à savourer sans se presser.
Ce qui est remarquable, c’est que derrière les avocado toasts photogéniques et les mimosas dorés, le message de 1895 reste intact. Le brunch n’a jamais vraiment été une question de nourriture. C’est une philosophie du temps libre, une façon de se réapproprier le dimanche matin comme un espace de légèreté et de convivialité. Et c’est sans doute pour cela qu’aucune époque n’a réussi à le faire disparaître.

